Jésus à l’égard de ceux qui doutent

dimanche 28 avril 2019 0

Le sujet de notre méditation ne cessera jamais d’être actuel car nous sommes tous, plus ou moins des douteurs. Il faudrait plaindre un homme ou une femme qui ne connaîtrait pas le doute : la force et la paix d’une vraie certitude lui seraient refusées.

Le doute légitime est la mise en question impartiale et parfois douloureuse d’une vérité qui nous est transmise, mais que nous n’avons pas vécue.

Cependant cet état de doute a ses périls. C’est le centre d’indifférence par où doit passer quiconque va du pôle négatif au pôle positif. Il y a là une sorte de point mort, une ligne où l’aiguille peut s’affoler : et il faut en sortir. En tant croyant, disciple du Christ, nul ne peut ne nous y aider mieux que Lui, Jésus, Vérité vivante et son attitude vis-à-vis des douteurs de son temps peut éclairer tous les siècles.

Mais d’abord, pour déblayer le terrain, écartons d’emblée les faux douteurs, les sceptiques de nature ou de choix, chez qui s’installe cette sorte de doute qui ne cherche plus la vérité et que leur scepticisme peut devenir un orgueil. Leur attitude consiste à tout mettre en question – et à l’y laisser. Selon le mot de Pascal, ils ne savent même pas parler de doute en doutant (Entretien avec M. de Saci, Paris, Vrin,). Tels sont, Hérode, mettant Jésus à l’épreuve pour s’amuser de quelque miracle curieux, et Pilate, qui de son siège de Juge, où il ne devrait monter que pour chercher la vérité, ose s’écrier d’un ton : « qu’est-ce donc que la Vérité ? ». Leur évangile serait celui d’Horace : « Carpe diem » : « saisis le jour », en opposition avec l’Evangile de Christ, que Saint-Paul a résumé dans ces mots : « saisis l’Eternité » ! A la supériorité que s’attribue leur scepticisme, Jésus se contente d’opposer la grandeur de son silence.

Mauvais douteurs aussi sont ces pharisiens mal intentionnés, qui, cachant leur piège sous un doute en apparence légitime, demandent à Jésus : « Par quelle autorité fais-tu ces choses ? ». Ils se sont interdit d’avance toute impression favorable ; leur doute est déjà orienté vers le négatif ou plutôt vers la négation. Jésus est l’homme du « oui » ! Eux sont les hommes du « non » ! Ils se tournent vers le passé. Lui, le Christ, vers l’avenir. Il ne se réjouit comme le bon ouvrier, que devant le travail fécond de ceux qui bâtissent, et leur apporte la pierre angulaire – mais eux ne triomphent que sur leur ruine.

Donc, pas plus que le Christ, nous ne nous arrêterons pas devant ces « mauvais » douteurs. Sceptiques, ou négateurs, je ne leur donne pas le beau nom de chercheurs de sens et de vérité. Leur doute banal est trop satisfait de lui-même pour souhaiter la lumière alors que d’autres, dans les évangiles, ont besoin d’un secours dans leur quête de vérité.

Venons donc à ceux-ci, que Jésus aimait. J’insiste sur cet amour du Christ pour les chercheurs de vérité. Il les accueille, il leur tend la main, il oublie avec eux sa fatigue. Il comprend l’attente ou le souci de leur cœur, et parmi les paroles de lumière et d’amour qu’il trouve pour eux, pas une qui soit d’un juge. Quelqu’un qui doute a, plus que tout autre, besoin d’affectueux respect, car il traverse peut-être une crise intérieure. Les douteurs d’aujourd’hui, ont aussi des accents qui auraient ému le Maître :

– soit qu’ils mènent le deuil de croyances qui leur semblent à la fois indispensables et impossibles : « Le peu de foi que j’ai, la raison me l’enlève, Tout ce que j’ai de beau, ma raison me le prend… » disait déjà E. Haraucourt à la fin du 19ème siècle, dans son livre l’Âme nue … « Oh ! sois fou si tu peux, pauvre être, atome errant ! Tous nos paradis morts, l’extase nous les rend : Rêve et monte, plus haut toujours, plus haut sans trêve, Et tu reconnaîtras que ton rêve était grand. Si tu te sens petit au sortir de ton rêve ! »

– soit, que lassés d’étendre les mains vers le vide, ils aventurent à l’inconnu une prière désespérée : « Voici que j’ai posé mes deux genoux à terre, je t’attends, Seigneur, Seigneur, es-tu là ? (Sully Prudhomme, dans sa Prière, in les Epreuves, Florilège de poèmes)

Un artiste de renom malgache, que je connais personnellement, confiait à un ami croyant ses doutes  : « Beaucoup des gens qui ont des difficultés, lui a-t-il répondu son ami, sont trop mauvais pour qu’on raisonne avec eux ! ». Il est facile d’imaginer l’effet d’une telle réponse sur l’artiste en recherche. Ce sont des réflexions pareilles qui ont changé beaucoup de douteurs … en incrédules. Ceux qui cherchent la vérité de l’Evangile, doivent d’abord savoir que Jésus les aime. Un invisible témoin s’intéresse à leurs luttes intimes : c’est Celui dont le regard pénétrant suivait la méditation de Nathanaël sous son figuier.

Parmi les doutes que le Seigneur a rencontré, se placent, au premier plan, les doutes pratiques. C’est Pierre qui a voulu marcher sur les flots et qui enfonce. Sa certitude théorique du pouvoir de Jésus n’a pu résister à l’épreuve pratique. Les vents l’ont emporté dans la nuit tumultueuse, la mer a crié plus haut que sa foi.

Ce sont aussi les disciples, qui, passant devant un aveugle-né, ne peuvent s’expliquer la raison de cette maladie et demandent : « est-ce lui, ou bien ses parents, qui ont pêché » ?  Voilà un problème qui peut étreindre les cœurs et qui peut également susciter le doute. Ce sont ces genres de questions qu’on ne peut aborder qu’après connaissance de cause et avec beaucoup d’amour. L’action seule, Jésus nous le montre, peut les résoudre et quand à l’hypothèse des disciples, elle scandalise son cœur. N’est-ce pas assez de poids de tristesse de l’épreuve pour accabler une personne, et faut-il y ajouter le soupçon d’une condamnation méritée ? Non, s’écrie-t-il, cet homme n’a pas péché, mais c’est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées.

Autrement dit, le problème qui intéresse Jésus n’est pas celui-ci : d’où vient l’épreuve ou la douleur ? car à quoi servirait-il de le savoir ? mais cet autre : Où va l’épreuve ou la douleur ? quel est son but ? Son origine est le secret de la sagesse de Dieu; mais sa fin sera la révélation de son amour. Une magnifique réponse qui met à l’œuvre une puissance créatrice sous la tristesse, comme celle qui préside à l’élaboration des moissons futures sous les brumes de l’hiver. Bref, à ces premiers doutes, Jésus se contente d’opposer la réalité d’un Dieu vivant.

Deuxième type de doutes, qui ne sont moins respectables : les doutes d’ordre intellectuel. Et nous tournons nos regards d’abord vers la samaritaine puis, ensuite vers Nicodème.

Ce qui paraît troubler la religion de la samaritaine, ce sont les dissensions des croyants, les partis, les diversités de foi. Oh, quelle femme pour un tel problème !…. « Nos pères adorent sur cette montagne, et vous, vous dites qu’il faut adorer à Jérusalem… » Qui a raison ? Et comment ceux du dehors pourront-ils croire si ceux de dedans ne s’entendent pas ? Vous connaissez l’objection de ceux qui la répètent encore aujourd’hui ces questions, ne savent-ils pas que cette samaritaine fut leur patronne, et ils n’ont pas toujours compris la réponse qui a, pour toujours, résolu le problème :  » Dieu est esprit et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité ». Les lueurs de l’esprit de Dieu ne s’égarent pas dans les querelles d’Eglises mais elles brillent d’un éclat sur toute conscience éveillée par l’Evangile. Et voilà, la vérité, dépouillant de de tout intérêt des questions comme celle de la samaritaine, la met en face de l’unique misère et de l’unique salut : « Venez voir, va-t-elle criant, Celui qui m’a dit tout c que j’ai fait ! »

Et voici des doutes ou scrupules intellectuelles plus élevés, chez Nicodème. C’est un docteur, déjà avancé en âge. Il joint donc l’expérience au savoir. Il lui faut un entretien, le soir, loin du bruit et des regards malveillants. Il se plaît à sonder les questions en s’appuyant sur ce qu’il sait déjà : « Maître, nous savons que tu es docteur… venu de Dieu…. ». Jésus le respecte. Mais il ne va pas le suivre dans des discussions sans issue. En effet, grande est la sympathie de Jésus pour les douteurs mais petite l’importance qu’il attache à leurs doutes. Les discussions nourrissent le doute mais ne le guérissent pas. Ce n’est pas sur ce sol aride et parfois stérile qu’une foi peut prendre racine. En effet, si la recherche intellectuelle de la vérité du salut pouvait rassure quelqu’un, Nicodème serait hors d’affaire : il est docteur, il en sait bien des choses. Que serait-ce, si pour connaître et aimer le Christ, il fallait d’abord pouvoir s’expliquer sa nature, son origine, sa situation vis-à-vis du Père ? Travail prématuré, où l’intelligence de Nicodème s’userait sans espoir. Bref, les doutes ne lui viennent pas d’une connaissance incomplète, mais d’une expérience absente.

N’est-il pas las de lire, ce docteur ? n’est-il pas fatigué d’écouter et d’entendre ? N’entrevoit-il pas une manière plus simple et plus sûre de connaître ? C’est vers cette voie que Jésus l’oriente : « il te faut naître de nouveau ! ». La foi qui ne repose pas sur une expérience est vacillante et précaire car il faut tout le temps la défendre et la toujours sauver. Mais l’attitude du Christ, c’est d’amener le douteur à un contact de vie, c’est de le mettre en face de la réalité que lui apporte et de le placer dans le courant de cette Vie qui brise toutes les contradictions : « il te faut naître de nouveau ! » Finalement, Nicodème n’y résiste pas et plus tard, il lui semblera que même le sanhédrin serait contraint de s’incliner devant lui quand il dit : « ne le condamnez pas leur dira-t-il, sans l’entendre ».

Même méthode expérimentale devant Nathanaël, et ses doutes d’ordre moral. Celui-ci est un Israélite (un lutteur avec Dieu) vrai et sans fraude. Il vient, probablement du désert où prêche Jean-Baptiste et son âme inquiète ne demande pas mieux que de croire à la bonne nouvelle de Philippe. Mais il a déjà des croyances qui lui semblent très sûres et qu’il ne veut pas trahir (voilà pourquoi Jésus le décrit comme vrai et sans fraude). Et il se pose des questions : « Quelque chose de bon peut-il venir de Nazareth ? ». Objection faible, dira-t-on, mais il faut comprendre ce Juif. Que deviendraient alors la divinité des écritures de l’AT ? l’autorité des prophètes ? l’orgueil des villes de Juda ? Il est des détails qui sont liés aux questions les plus graves et auxquels on ne peut toucher sans bouleverser l’ensemble de la foi. Nathanaël, pourtant, se laisse conduire par son ami qui lui dit : « Oh toi, qui ne sais à quoi te résoudre, qui crains de mal placer ta confiance : viens et vois !

Sur Nathanaël, Jésus se contente de laisser agir l’attrait tranquille de sa parole, la pénétration de son regard infaillible pour qui toute conscience est un livre ouvert. Résultat : au premier contact, les deux personnes se sont reconnues, l’Israélite ne retrouve plus ses objections en fuite. Et toute la scène qui va suivre ne sera que la prise de possession par le Maître, d’un cœur qu’il sait à lui : car il est des croyants dont Dieu doute, et des douteurs en qui il croit !

Voici enfin Thomas avec son doute de bon sens, celui que nous rencontrons tous les jours : « je veux voir ses mains ». Croire est précisément ce qu’il souhaite le plus au monde, et c’est à genoux qu’il croira, dès qu’il le pourra mais ce qu’on lui annonce ne s’est jamais vu, et il cherche une garantie !

Ici, nous prévoyons sans peine, l’attitude de Jésus, car nous savons assez par les exemples précédents, qu’à ses yeux, les doutes, même quand les douteurs s’y trompent, ne ressortent pas de la raison ou du raisonnement, mais de l’expérience et du questionnement intérieur et je n’y insisterais pas, si ce dernier exemple ne m’offrait l’occasion de m’adresser à nous, croyants présents aujourd’hui

Aujourd’hui, on entend beaucoup de chrétiens se désoler et se désespérer de la sécularisation de notre société, de l’indifférence, voire parfois du mépris, qu’on oppose à toute croyance religieuse et se demander : que répondre à tant d’incrédulité ? Jésus nous l’apprend ici. Il ne discute pas : il montre. Il s’avance vers Thomas, les mains ouvertes : « tu as voulu voir mes mains, regarde-les. »

Non, point de paroles au sceptique, mais les mains tendues, les mains transpercées seront plus éloquentes. Voici les mains pleines de force qui relevaient les paralytiques, les mains pleines de vérité qui la semaient au champ des multitudes, les mains pleines de lumières qui ouvraient les yeux des aveugles, les mains pleines d’humilités qui lavaient les pieds des disciples, les mains pleines de souffrances où les blessures de la charité avaient laissé leur cicatrice …

Un seul regard sur elles, et Thomas délivré de ses derniers doutes, verra revenir vers lui, comme une marée irrésistible, du fond de la nuit où elle s’était évanouie, toute sa joie ressuscitée.

Si nos paroles échouent, la raison en est, parfois pour ne pas dire souvent, dans nos mains, plus sincères que nos lèvres. Aujourd’hui, comme il y a plus de vingt siècles, Thomas ne cessera d’être incrédule que devant les mains transpercées du Seigneur Jésus.

Lorsque le missionnaire français Paul Minault (1858-1897) mourut assassiné sous les balles des malgaches, à Madagascar, il se retourna, les bras grands ouverts, vers ses meurtriers, comme pour leur dire quand même, d’un dernier geste intelligible de tous, le message d’amour qu’il leur apportait.

Oui, la preuve des mains tendues ! Ne suffirait-elle pas au douteur qui retrouverait dans les nôtres, celles du Seigneur Jésus, meurtries et ouvertes, douloureuses et bénissantes ? Les mains patientes et priantes apportent Dieu à ceux qui n’en voulaient rien entendre; font briller l’Evangile aux yeux des indifférents qui n’entrent jamais dans nos églises. Le scepticisme se fond sous la chaleur de notre étreinte comme une gelée d’avril à la chaleur du jour et les incrédules, qui n’ont pas assez d’ironie pour les faiblesses religieuses, se voient contraints de saluer en nous un pouvoir surnaturel.

Un chrétien qui n’a rien à craindre de la question : « montre-moi tes mains, » ne craindra pas non plus celle qui se pose de façon récurrente : « où est ton Dieu ? »

En effet, notre Evangile n’est pas une cause incertaine qu’il faille défendre et Jésus n’a pas dit à ses disciples : « vous serez mes avocats », mais : « vous serez mes témoins ». Amen

pasteur Laza Nomenjanahary


Écrire un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *