La pensée du ciel et les pieds sur terre

mardi 1 mai 2018 0

Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; c’est en haut qu’est votre but, non sur la terre. (Colossiens 3, 1-2)

Le temps de Pâques et la célébration du jeudi de l’Ascension nous font croire, comme une grâce, que bientôt nous espérions habiter le ciel où notre Seigneur Jésus-Christ ressuscité est monté pour siéger en gloire.

Essayons de comprendre comment le fait de penser au ciel au cours de notre vie terrestre est possible et combien il nous est nécessaire.

Je me souviens de cette page de Tolstoï, dans son roman « Guerre et Paix » décrivant le soir d’une bataille à l’entrée de la nuit : parmi tant d’autres, un soldat prénommé André est grièvement blessé à Austerlitz. Couché sur le dos, il ne voyait plus rien que très haut, au-dessus de lui, un ciel infini où s’allumaient les étoiles. Il criait : « Quel calme ! Quelle paix ! se disait-il, quelle différence avec ma course forcenée ! Comment ne l’avais-je pas remarqué plus tôt, ce haut ciel ? Comme je suis heureux de l’avoir enfin aperçu ! Oui, tout est vide, tout est déception, excepté lui. Il n’y a rien, hors lui. Et Dieu en soit loué ! »

« Tiens, le ciel ! je ne l’avais jamais regardé ! »

Que d’hommes et de femmes n’ont jamais regardé le ciel, n’y ont jamais pensé sérieusement parce que la terre les absorbe et les fascine, parce que l’éclairage de la rue les empêche de lever les yeux jusqu’aux étoiles, parce que le firmament est noyé sous un brouillard de pollution urbaine grisâtre. Le ciel leur semble presque un conte de fées, une rêverie : la terre nous réclame pour des tâches urgentes, nous n’avons pas de temps à perdre, disent-ils.

Hegel, le philosophe, déplore déjà en son temps ce manque d’intérêt de ses contemporains pour le ciel :

« Jadis, ils disposaient d’un ciel muni d’une ample richesse de pensées et d’images.  La signification de tout ce qui est se trouvait dans le fil de lumière qui le rattachait au ciel ; le long de ce fil, plutôt que de séjourner dans ce présent-ci, le regard se glissait par-delà ce présent vers le divin, vers, si l’on peut dire, une présence dans un au-delà.

Il a fallu user de contrainte pour diriger l’œil de l’esprit vers le terrestre et l’y maintenir fixé ; et il a fallu bien du temps, tout un travail, pour faire entrer cette clarté, que seul le supraterrestre possédait, dans l’opacité et la confusion où séjournait le sens de l’ici-bas, pour donner de l’intérêt et une valeur reconnue à l’attention au présent en tant que tel, qu’on a nommée expérience.

Aujourd’hui il semblerait qu’on ait affaire à une situation dramatiquement renversée, que le sens soit en ce point engoncé dans le terrestre qu’il faille déployer une violence identique pour l’élever au-dessus du terrestre.

L’esprit montre tant de pauvreté qu’il semble, tel le voyageur dans le désert qui n’aspire qu’à une simple gorgée d’eau, n’aspirer tout simplement pour son réconfort qu’à l’indigent sentiment du divin.

Et c’est à cela même dont l’esprit se contente qu’on peut mesurer l’importance de sa perte. »

(Hegel, Phénoménologie de l’esprit, GF Flammarion, p.36)

Certes, il faut bien reconnaître que toutes les descriptions du ciel sont naïves, qu’il nous est impossible de l’imaginer. Mais il faut affirmer aussi – et cela peut suppléer à toute description – que le ciel est tout ce que nous désirons par nos désirs les plus profonds, sans même toujours en prendre conscience, que le ciel est la réalisation parfaite de ce bonheur que nous poursuivons avec tant de fièvre et de frénésie à travers notre vie ici-bas.

Désirons-nous la paix ?

– Le ciel, c’est la paix, non la paix boiteuse, ni le cessez-le-feu momentané, ni le compromis instable entre les égoïsmes, mais la grande paix définitive dans l’accord profond des cœurs et des âmes.

Désirons-nous la justice ?

– Le ciel, c’est la justice, non la justice humaine, approximative et mêlée de partialité et d’injustice, ni l’ordre établi qui souvent recouvre les pires désordres, mais la justice vraie répondant aux exigences profondes des consciences.

Désirons-nous l’amour ?

– Le ciel, c’est l’amour véritable, non cet élan  passionné mais imparfait des cœurs qui se cherchent l’un l’autre et qui en souffrent mais c’est l’union et le don total dont rêvent tous les amours sincères ici-bas.

Désirons-nous la fraternité humaine ?

-Le ciel, c’est la grande famille réalisée, non pas cette collectivité rudimentaire, où trop souvent nos personnes et nos libertés se sentent brimées et meurtries ; le ciel, c’est la fraternité authentique entre les hommes où chacun a sa place.

Enfin, le ciel – et c’est ce qui explique tout – c’est Dieu connu pleinement, Dieu en tant que richesse souveraine, que tous les hommes pourraient découvrir, de chercher et d’aimer à travers les ombres d’ici-bas, car tout ce qui attire l’homme et qui le charme, depuis la splendeur de la nature jusqu’à la beauté d’un visage ou la délicatesse d’un cœur humain, tout ce qu’il y a de beau ou d’aimable sur terre n’est jamais qu’un reflet lointain de la beauté et de la bonté de Dieu.

La pensée du ciel nous est nécessaire et vitale. Qu’elle soit une libération indispensable au milieu de cette vie quotidienne si lourde à porter, au milieu de ces préoccupations qui risquent de nous enliser, de nous prendre tout entiers, de faire de nous des esclaves. Elle est surtout nécessaire dans les épreuves de notre vie et même simplement pour que nous ayons le courage de vivre.

La merveille de l’espérance chrétienne est qu’empêchant le désespoir, elle nous interdit aussi l’évasion. Penser au ciel ne fait pas de nous des déserteurs du chantier terrestre qui nous réclame. C’est simplement en luttant contre l’injustice, en faisant que l’existence soit moins cruelle aux éprouvés, aux faibles, à ceux que la société ou le système écrase, c’est en rendant la terre plus fraternellement habitable que nous gagnons le ciel espéré. Le chrétien est celui qui, avec les matériaux grossiers et fragiles d’aujourd’hui, construit l’édifice impérissable.

N’est-ce pas la pensée de Dieu qui donne à notre existence cette dimension en profondeur faute de laquelle la vie serait absurde ?

N’est-ce pas la quête de ce qui est en haut qui donne un sens à la vie éphémère, c’est-à-dire tout ensemble une signification et une orientation, une réponse à la question récurrente et inévitable : pourquoi agir ? Pourquoi vivre ? En effet, à quoi bon marcher si le chemin conduit à une impasse ? A quoi bon agir librement si toute action est vaine ? Les chrétiens, croyant au lendemain qui chante, le lendemain éternel, savent que leur devoir est de le préparer aujourd’hui.

Fixons donc nos regards au ciel et réalisons la consigne que nous donne l’abbé Henri de Tourville, ce penseur chrétien, dans cette expression paradoxale mais si profonde : « habitons le présent en hommes venus de l’avenir. » Ce sera le meilleur moyen d’accomplir notre métier d’hommes.

Pasteur Laza Nomenjanahary


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