Principes œcuméniques protestants dans la marche vers l’unité

lundi 12 février 2018 0

Intervention du pasteur Laza Nomenjanahary à la rencontre œcuménique qui a eu lieu, dimanche 11 février 2018, à l’église Sainte-Rosalie, Paris 13ème, sur la thématique « Marche vers l’unité, est-ce possible ? »

L’exposé sur « les principes catholiques de l’œcuménisme » a été donné par Michel Mallèvre, dominicain, rédacteur en chef de la revue Istina, qui nous fera parvenir ultérieurement son texte.

Marche vers l’unité

Pour nos entretiens de cet après-midi, voilà bien un titre qui ne laisse pas d’ambiguïté quant à l’objet de la recherche œcuménique : il s’agit de la route prise irrévocablement vers un but précis et grand, l’unité du peuple chrétien. La notion de « marche » implique qu’après des départs historiques, nous sommes engagés à vivre des étapes, des stationnements, avec des points de non-retour, et des écarts intermédiaires peut-être, mais toujours stimulants pour la quête qui nous mobilise.

Partenaires dans cette recherche, nous nous savons ensemble, pas très éloignés, et cependant pas encore dans la pleine réalisation espérée. Dans cet exposé, j’évoquerai d’abord les compréhensions de l’Unité qu’affirment pour elles-mêmes les Eglises protestantes, ensuite la proposition d’un processus méthodologique qui en découle, enfin les enjeux immédiats tels que les a formulés récemment la commission internationale pour la commémoration de la Réforme.

Réforme et protestantismes

A ses débuts historiques, avant l’établissement des Eglises séparées de Rome, le protestantisme s’inscrivait dans une volonté de réforme interne de l’Eglise d’Occident. Il n’était pas question de séparation, mais de nettoyage, en quelque sorte, de l’unique Eglise ramenée à sa source évangélique. Mais dès les premières années de son émergence avec Luther, le protestantisme a été un facteur de division. Il conviendrait d’ailleurs de parler des protestantismes, au pluriel, tant on constate les orientations divergentes qu’ont prises les mouvements réformateurs à partir des radicalisations de certains disciples de Luther ou de ses continuateurs. Depuis presque 500 ans, il existe des Eglises appelées « protestantes » et elles ne sont pas unies entre elles, elles se distinguent même souvent par des choix différents de doctrines et parfois aussi d’éthiques.

Les accords œcuméniques récents, comme par exemple le plus significatif en Europe, la Concorde de Leuenberg (1973)**, n’ont pas aboli les Eglises confessionnelles, mais nuancé la perspective de leurs divisions et les ont rapprochés sans systématiquement proposer une union institutionnelle. L’idée majeure est de se réconcilier en se reconnaissant mutuellement comme Eglise chrétienne. Quelques exceptions cependant sont observables avec l’institution d’Eglises unies, par exemple en France et aux Pays-Bas, où on a franchement dépassé la simple reconnaissance d’un partenaire.

Le mot « protestant » a en lui-même un sens qui ne porte pas ceux qui s’en réclament vers une unité possible. « Protestant » signifie résister et revendiquer une opposition légitime – et séparatrice. L’interprétation, très contemporaine, qui fait dire que « protester » c’est attester et témoigner positivement de la foi, n’est ni son étymologie, ni son usage, quand le terme est apparu en contexte de la Réforme. Les protestants du 16e siècle ont revendiqué le droit, commandé par leur conscience, de vivre leur foi en dehors de la structure ecclésiale romaine – ou une autre qui serait contraignante envers la liberté.

Au demeurant, quasiment aucune Eglise confessionnelle de la Réforme ne s’est qualifiée de « protestante » avant le 21e siècle, car c’était autrefois une attitude de positionnement vis-à-vis de Rome, plus qu’une affirmation positive de la foi. D’où les noms d’évangéliques, de luthériens, de réformés, de baptistes, etc, de la plupart de ces communautés, mais toutes pouvant être cependant déclarées et se déclarant « protestantes » par le fait de la revendication à l’existence contre l’Eglise romaine.

Une Eglise qui se dit aujourd’hui « protestante unie » réalise une forme d’unité en s’affirmant « communion luthérienne et réformée », montrant ainsi qu’elle a réalisé une forme aboutie de son espérance, en accueillant en son sein des options théologiques et spirituelles jusque-là pas forcément compatibles. Pourrait-on alors, un jour, envisager, sur ce modèle, une « communion luthérienne-réformée et baptiste » ?, « et catholique », et « orthodoxe » ? En d’autres termes, ce modèle d’unité institutionnelle, théologique et spirituelle pourrait-il s’appliquer au dialogue œcuménique ? Le protestantisme n’a-t-il pas en lui-même la réponse à sa quête de l’Unité ?

Quel modèle d’Unité ?

Si on prend au sérieux les confessions de foi du 16e siècle, et en particulier la Confession d’Augsbourg, pour les luthériens, « il suffit, pour que soit assurée l’unité véritable de l’Eglise chrétienne, d’un accord unanime dans la prédication de l’Evangile et l’administration des sacrements conformément à la Parole de Dieu », [- Calvin le dit aussi, presque dans les mêmes termes, dans son Institution de la Religion chrétienne : « Partout où nous voyons la Parole de Dieu être purement prêchée et écoutée, les sacrements être administrés selon l’institution du Christ, là il ne faut nullement douter qu’il n’y ait Eglise » (IRC IV, 1, 9) – ], cela suppose qu’un accord ainsi envisagé a été effectivement trouvé entre luthériens et réformés français, hollandais, et de certaines régions d’Allemagne, où on a formalisé des unions d’Eglises (pourquoi pas ailleurs ?). Cela suppose surtout que la recherche de pareil accord serait possible avec les autres dénominations protestantes (baptistes, anglicanes, méthodistes, évangéliques…), avec l’Eglise catholique, avec les Églises orthodoxes… On aurait alors posé le critère fondamental de l’Unité qui passe par la compréhension commune de la conformité à la Parole de Dieu de la doctrine et des sacrements, seule exigence de l’Unité. Mais les non-protestants n’ont pas cette approche de l’Unité.

On voit de la sorte que l’œcuménisme protestant s’accommode de se réaliser dans l’accord sur la foi, sans nécessité de continuer l’institution ecclésiastique qui a précédé les ruptures du 16e siècle, et qui subsiste dans l’Eglise catholique romaine comme l’essentiel de son identité propre. Se soumettre ensemble à l’enseignement du Christ et au témoignage que commande l’Evangile devient suffisant, en opposition à une conception de l’unité qui postule comme nécessaire l’appartenance à un corps ecclésial dont le chef est le pape. Dans cette logique protestante, l’Eglise catholique romaine pourrait rejoindre la pluralité constituée par les autres, mais ne devrait-elle pas, en conséquence, renoncer à sa prétention universelle et au ministère du pape ?

En considérant les différentes Eglises issues de la Réforme déjà unies entre elles ou appelées à l’être toujours davantage, ou plutôt posant comme principe de l’œcuménisme le critère suffisant de l’accord sur la Parole de Dieu et les sacrements, le protestantisme n’envisage pas l’unité à partir de l’institution sacralisée à laquelle il faudrait revenir ou adhérer, même modifiée, mais du point de vue de la légitimité de la diversité accueillie. D’un point de vue protestant, l’unité est l’acceptation du pluralisme qui dépasse les divisions, et les accepte parfois, selon le principe que nous évoquions du sens de la revendication de la conscience.

On en arrive à cette définition : l’unité passe par la reconnaissance que chaque dénomination confessionnelle est l’Eglise de Jésus-Christ, en vérité, lors même que les modèles de structure ou les choix théologiques et éthiques ne sont pas semblables. En tout cas, on peut dire que le critère de l’œcuménisme, dans cette approche dite protestante, est d’abord la reconnaissance de l’altérité qui ne crée plus de division, parce que l’Evangile est reconnu comme animant vraiment l’autre communauté ecclésiale.

Beaucoup de questions méritent néanmoins d’être posées, et j’en soulève d’abord deux : jusqu’à quelle limite les différences sont-elles acceptables ? Sur quelles bases communes peut-on dépasser les frontières des Eglises ?

Le primat de l’Ecriture sainte entre en jeu si on vise l’expérience de l’Evangile dans chaque communauté. Le rapport à la Bible est en propre une définition de l’être des Eglises issues de la Réforme : comment peut-il être fédérateur aujourd’hui, quand on constate qu’il fut séparateur jadis, entre catholiques et protestants ? C’est aussi une question que l’on doit élargir aux sacrements, puisque les confessions de foi du 16e siècle les liaient précisément à la prédication de l’Evangile.

Le modèle d’unité serait-il alors celui proposé dans de récents dialogues œcuméniques internationaux, le fameux « consensus différencié » ? Mais où placerons-nous la compréhension que l’Eglise catholique a d’elle-même dans le ministère du pape et des évêques… du côté du consensus, ou de celui des différences, et donc de la diversité ?!

Des impératifs œcuméniques pour avancer en confiance

Pour l’heure, il est sûrement plus sage de s’essayer à vivre les cinq impératifs œcuméniques  du rapport de la commission internationale luthéro-catholique « Du conflit à la communion », rédigé en 2013 pour la commémoration de la Réforme en 2017 (publié en français, dans la revue « Istina », 2013, n°3).

Pour être logique avec ce que j’ai dit, je remplace systématiquement « luthériens » par « protestants » ! – ou pour le moins luthériens et réformés, car ce que vivent les uns engagent les autres, surtout si on considère en vérité ce que veut signifier la réalité existentielle de l’Eglise protestante unie de France.

« Premier impératif : catholiques et protestants devraient toujours se placer dans la perspective de l’unité, et non du point de vue de la division, afin de renforcer ce qui est commun, même si les différences sont plus faciles à ressentir.

Deuxième impératif : protestants et catholiques doivent continuellement se laisser transformer par la rencontre de l’autre, et par un témoignage de foi des uns à l’égard des autres.

Troisième impératif : catholiques et protestants devraient s’engager à nouveau à chercher l’unité visible, à en étudier les étapes concrètes, et à tendre sans se lasser vers ce but.

Quatrième impératif : protestants et catholiques devraient ensemble redécouvrir la puissance de l’Evangile de Jésus-Christ pour notre époque.

Cinquième impératif : catholiques et protestants devraient ensemble témoigner de la grâce de Dieu en proclamant et en se mettant au service du monde. »

Dans le fond, ces impératifs invitent à l’humilité et surtout à expérimenter ensemble une confiance de vie commune. Le défi à relever est de ne plus être seulement porte-parole de son identité particulière et de la bonne volonté à la mettre en dialogue théologique : il s’agit maintenant de dépasser les oppositions que les siècles ont marquées. Le temps que nous vivons élargit l’horizon de l’œcuménisme et nous confronte à d’autres religions et à la sécularisation où Dieu n’a plus de place. Et que nous apprend et nous oblige à réviser la fréquentation des autres christianismes, orthodoxes, orientaux, évangéliques et pentecôtistes ?

La diversité réconciliée, d’abord entre protestants (l’exemple de l’Eglise protestante unie de France), ensuite entre protestants et catholiques, si elle devait se manifester comme possible, ne devrait-elle pas aussi devenir un programme au-delà de ces Eglises ?

Depuis plusieurs décennies, les faits de l’expérience et de la marche œcuménique nous rappellent que ce chemin concerne en priorité l’authenticité de notre témoignage chrétien au cœur du monde, et qu’il pose des questions concrètes. Pour cela les impératifs de la commission internationale pour la commémoration de la Réformation gardent leur pertinence aujourd’hui et demain.

Pasteur Laza Nomenjanahary

** La concorde de Leuenberg est un texte d’accord de reconnaissances mutuelles d’Eglises issues de la Réforme en Europe signé en 1973, sur les bases qu’elles ont la même compréhension des Ecritures et reconnaissent l’autre église comme église du Christ. Cet accord donna naissance à la communion ecclésiale de Leuenberg, une « communion de chaire et d’autel » des églises signataires. Dans la préambule, les pères de la Concorde ont confirmé que « la condition nécessaire et suffisante de la vraie unité de l’Eglise est l’accord dans la prédication fidèle de l’Evangile et l’administration fidèle des sacrements ».

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