Que dirait Martin Luther du message de Jésus-Christ aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui ?

dimanche 29 octobre 2017 0

Intervention du pasteur Laza Nomenjanahary à la rencontre organisée par le collège oecuménique des 5ème et 13ème arrondissements, à l’occasion de la commémoration de la Réformation, dimanche 29 octobre 2017, à l’église Saint Hyppolyte, Paris 13ème.

Le 500ème anniversaire de la Réforme, en 2017, ne peut être seulement la relecture du passé et la défense d’identités séparées. L’occasion nous presse de renouveler notre confession de foi chrétienne au cœur du monde et de chercher à dire Jésus-Christ plutôt que nos divisions, pourtant encore présentes, ou les spécificités des différentes branches du christianisme. C’est pourquoi la question qui nous est posée est particulièrement pertinente : que dirait Martin Luther du message de Jésus-Christ aux hommes et aux femmes d’aujourd‘hui ?, question qu’il conviendrait presque de modifier d’emblée, pour être dans la compréhension luthérienne de l’Evangile : que dirait Luther du message de Jésus-Christ pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui ?

En effet au cœur de la théologie du Réformateur, en laissant de côté les considérations historiques de sa vie, il y a d’abord l’expérience de la grâce en faveur de l’humanité : il n’y a pas un message absolu, désincarné ou spiritualisant, ni vérité inaccessible ni idéal à atteindre. Dieu a donné son fils, le Christ pour nous, en latin Christus pro nobis, c’est-à-dire dans une relation. Le message n’est donc pas seulement adressé, mais il a une destination salutaire. Pour Luther, dire Dieu sans le Christ pour nous n’aurait pas de sens.

Comment connaître le Christ pour nous ? Si c’est lui qui nous rejoint, nul ne peut se le donner à soi-même. Luther a été extrêmement méfiant envers certaines formes de piété mystique qui seraient des accès à Dieu, sans médiation : pour lui, la révélation du Christ, et du coup de l’être pécheur que nous sommes, n’est appréciable que par l’Ecriture sainte. Le protestantisme classique énonce le principe sola scriptura, l’Ecriture seule, non seulement pour affirmer que la révélation biblique est suffisante et définitive, mais aussi pour envisager qu’elle est, en soi, performative de la foi.

La lecture de la Bible, l’enseignement, le catéchisme et la prédication fondés sur elle, constitue le lieu de la rencontre avec le Dieu sauveur. Les sacrements de l’Eglise – (il n’y en a que deux dans les églises protestantes historiques : le baptême et la sainte cène) – sont basés sur elle et les affirmations de la théologie comme les engagements de la pastorale et de la mission doivent trouver en elle les garanties de la vérité. Le critère d’interprétation de la lecture de la Bible est cependant très clairement, chez Luther, le Christ seul. C’est pourquoi il recommanderait aujourd’hui encore de lire l’Ecriture sainte, et d’y chercher le Christ Jésus. Avec le Réformateur, lire la Bible, c’est fréquenter le Christ. Il en a fait lui-même l’expérience personnelle, et chaque fois que les tentations le guettaient, il se réassurait à la méditation de versets bibliques.

Nous pourrions nous en tenir là et conseiller à nos contemporains de s’adonner à lire la Bible, Ancien et Nouveau Testaments, de préférence dans les versions de traductions protestantes ou œcuméniques ! Le Réformateur nous approuverait si nous nous contentions de la Parole de Dieu à transmettre et à faire aimer… Et ce serait déjà beaucoup si nous parvenions à convaincre de la nécessité de rencontrer Dieu dans sa Parole contenue dans la Bible.

Pourtant on attribue à Luther cette parole d’espérance, apparemment sans lien direct avec l’Ecriture : « Si on m’annonçait la fin du monde pour demain, aujourd’hui encore je planterai un pommier ». Planter un arbre ! C’est espérer qu’un jour on en récoltera les fruits, et qu’on doit le soigner, l’entretenir, être patient, guetter l’environnement climatique… L’affaire est de longue haleine, et elle attend le résultat de la promesse. Elle suppose la confiance du jour présent. Le Réformateur du 16è siècle n’énonce pas cela pour ne point penser ni envisager le lendemain, comme si l’occupation de travailler dispenserait de demeurer vigilant. Ce que Luther a découvert dans l’Ecriture sainte est l’affranchissement de toute crainte par la foi en Christ. Le jugement divin, à la fin des temps, est à l’aune de la grâce, et il est toujours dans l’ordre de l’espérance. Par la foi, le juste est inscrit dans la vie, qu’elle soit de ce monde ou de l’autre.

Ainsi, dans le Traité de la Liberté chrétienne, Martin Luther écrit : « Christ doit être prêché à cette unique fin que nous croyions en lui, qu’il soit en nous et qu’il fasse en nous son œuvre de délivrance ». De quoi l’homme d’aujourd’hui ressent-il qu’il doit être délivré ? En son époque, Luther était, comme beaucoup de ses contemporains, angoissé par la question de son salut et du pardon des péchés : est-ce d’actualité en notre temps, au monde d’aujourd’hui ? La réponse qu’il découvrit dans l’Ecriture sainte, et spécialement dans les lettres de saint Paul, concerne la relation à la miséricorde de Dieu, parce que l’homme est trouvé pécheur et amené à la justification, par la foi. Un tel message est-il encore audible ?

Les hommes et les femmes d’aujourd’hui peuvent au moins entendre que la foi chrétienne les affranchit de se justifier eux-mêmes, et que l’amour dont ils sont les destinataires ne s’acquiert pas par des mérites et des qualités, y compris d’engagements les meilleurs pour le bien d’autrui. L’amour de Dieu les précède pour les conduire à la vie nouvelle. La connaissance de Dieu, en Jésus-Christ et son incarnation, va de pair avec la connaissance de soi, car se savoir aimé de cette façon ne nécessite plus de faire ses preuves par des œuvres. Nous avons bien entendu qu’avec Luther, le Christ fait son œuvre de délivrance, sans contribution de notre part. Notre agir est alors dépendant de cette libération et n’a pas crainte d’un autre jugement.

Pour rester dans la manière de penser de Martin Luther, cet enseignement, comme il le dit dans son Cours sur l’épître aux Galates, établit « la différence entre la justice chrétienne et les autres justices ». En termes luthériens, le cœur du message de Jésus-Christ est véritablement dans cette dimension de la justice de Dieu. Cette justice est « la plus excellente », car « un autre opère en nous », et elle apaise au lieu d’attrister. Il faut, poursuit-il, « apprendre aux chrétiens à saisir la justice passive qui est celle de la grâce, de la miséricorde, de la rémission des péchés, pour tout dire Christ et l’Esprit saint ».

Comment Jésus-Christ a-t-il rendu manifeste la justice de Dieu, sinon par ses souffrances, sa croix et sa résurrection ? La théologie de la croix est fondamentale dans l’approche de la Réforme luthérienne. Le crucifié assume la condition humaine afin de la délivrer de la mort et de lui ouvrir l’espérance de la vie éternelle. La dimension eschatologique, c’est-à-dire concernant la foi au regard de la fin des temps et de la justice de Dieu, passe par la croix et le combat victorieux de la vie sur la mort. Mais il s’agit de la personne de Jésus qui se donne, pour nous, et de l’exemple à suivre dorénavant.

De la foi en cette œuvre du salut accomplie en Jésus-Christ seul, s’ensuit la mise en pratique des préceptes de l’Evangile, autrement dit les « œuvres bonnes » dont parle le Nouveau Testament, et qui se résume dans le commandement d’amour : y obéir n’est pas la condition du salut, mais l’expression de la vie en Dieu désormais. La responsabilité est alors grande de témoigner au cœur du monde, car ce ne sera pas seulement nous qui agirons, mais nous devons consentir à laisser le Christ agir en nous et toucher le monde. Comme l’enseigne saint Paul, cette espérance ne déçoit pas !

Pour cela, et se fondant sur le chapitre 4 de la lettre aux Galates, Luther ajoute que « nous ne devons pas douter que le Saint-Esprit habite en nous ». Le message de Jésus-Christ est porté par le souffle qui accompagne les chrétiens, donc l’Eglise, et il appartient au Saint-Esprit de rendre fécondes les plantations d’espérance qu’il nous a confié.

Finalement, ce que Luther dirait à nos contemporains, ramène sans cesse au contenu du message biblique, et si l’accent parait christocentrique (et fut nécessaire à restaurer au 16è siècle), aujourd’hui il s’agit d’annoncer l’Evangile, l’Evangile de la grâce, du salut, et de la responsabilité des chrétiens. A ces trois dimensions du christianisme luthérien, grâce divine, salut pour les pécheurs et engagement dans le monde, avec la vie en Eglise, dans l’écoute de la Parole et les sacrements, à ces trois dimensions est attachée la notion de liberté. Dieu libère et rend libre d’aimer et de vivre. Voilà l’essentiel du message de Jésus-Christ, à la lumière de la réforme luthérienne, dont l’actualité, au fond, nous est plus commune que les siècles passés ont voulu le croire. Le pommier de Luther, nous pourrions le planter ensemble…

Pasteur Laza Nomenjanahary


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