Vouloir ce que Dieu veut

mardi 6 février 2018 0

La formule est provocante. Elle peut évoquer un certain fondamentalisme religieux avec son cortège de revendications de cette volonté qui s’exerce au mépris des libertés les plus fondamentales. Elle peut aussi réveiller ce vieil imaginaire qui empoisonne souvent la recherche d’une vocation ou d’un appel : Dieu aurait-il sur moi, sur l’humanité, une volonté cachée à laquelle je devrais me rendre en sacrifiant ma liberté, mon désir de vivre ?

Au demeurant, toute la tradition spirituelle témoigne du bonheur fécond et de la liberté accrue qu’il y a à « chercher et faire la volonté de Dieu ». Expression de l’amour créateur pour nous, cette volonté ne se déchiffre qu’au prix d’une démarche de foi. Elle ne peut donc se reconnaître dans cette verticalité dominatrice et perverse qui rend esclave. Pour autant, l’identifier à une simple sagesse des Ecritures éclairant notre propre volonté serait encore ignorer tout le mouvement de Dieu qui sauve les hommes de la mort en créant un monde promis à l’amour et à la vie. La volonté de Dieu est d’abord un appel, peu perceptible mais aussi doux et encourageant que le « murmure d’une brise légère » (1 R 19,22). Et elle se donne à entendre dans l’Alliance qu’elle rend vivante : « Ma nourriture, dit Jésus à ses disciples, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 4,34).

« Vouloir ce que Dieu veut » est donc moins un programme de recherche et d’action volontaire qu’une humble réponse de reconnaissance : qu’est-ce qui dans ma vie relève de l’Esprit de Dieu et construit ce règne d’amour ? qu’est-ce qui s’y oppose ?

Un appel décisif

L’appel de l’Esprit ne vient pas de l’extérieur de nous-mêmes, car la volonté de Dieu ne se surajoute pas aux multiples exigences qui tissent notre vie. A l’instar de ce qu’avait perçu Augustin dans le jardin de Fautus, il s’agit plutôt d’une question, d’une voix persistante, d’un désir qui naît de l’intérieur même de ces exigences et les ouvre infiniment, qui les irrigue, leur donne un sens nouveau et insoupçonné, telle une source. C’est un appel qui vient ouvrir notre temps, notre quotidien, notre histoire, à cette source et qui les réorganise autour d’elle. Les récits d’Abraham (Gn I2,I-9) ou de Nicodème (Jn 3) sont particulièrement éloquents de ce point de vue : à la faveur d’une rencontre décisive – avec l’ange de Yahvé pour l’un, avec Jésus pour l’autre -, leur quête d’eux-mêmes, leur quête de vérité, de droiture et de justesse, prend la forme d’une nouvelle naissance. Comme à la création, l’Esprit de Dieu les habite et les guide de son souffle : la stérilité et la peur de l’inconnu s’inversent en promesses de fécondité et d’avenir. Dans la nuit des responsabilités, l’Esprit met en lumière et en vérité ce qui vient de Dieu. Dieu est fidèle dans son Alliance, et sans doute est-ce le premier pas, le premier émerveillement de celui ou de celle qui cherche à faire sa volonté.

« Vouloir ce que Dieu veut » ne consiste pas seulement à obéir à ses commandements, mais à laisser son histoire s’ouvrir à l’amour de Dieu, et se disposer ainsi à l’aimer « de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit » (Lc I0,27). C’est s’unir ainsi à une volonté qu’on découvre chaque jour toujours plus intérieure à nous-mêmes que la nôtre.

Une aventure selon l’Esprit

L’union à Dieu donne à l’amour sa place fondatrice et, par le fait même, valorise le temps de la prière, de l’oraison, du dialogue spirituel. Chacun peut dès lors faire place à Dieu dans sa vie et approfondir sa connaissance et sa relation avec lui. Temps de Dieu dans nos temps d’hommes, aussi indispensables à la vie spirituelle qu’à l’orientation et au sens de notre existence. En accueillant la voix du messager de Yahvé, Abraham prend le risque d’orienter ou de réorienter son histoire : « Quitte ton pays (…) et pars pour le pays que je t’indiquerai. » Or ce pays n’est pas nommé.

« Vouloir ce que Dieu veut », c’est accepter de partir et de s’engager dans ce qui se donne d’abord comme une aventure, avant de pouvoir être relu comme une histoire. Une aventure, parce que le tracé du chemin n’est pas connu d’avance. Ce chemin requiert une part d’abandon et de confiance. Il n’épargnera pas, on ne le sait que trop, les ombres et les souffrances de la vie, et c’est en quoi le chemin du Christ est un chemin de vérité et d’incarnation. La bénédiction, en effet, ne vient pas de ce que grâce à la prière, des épreuves nous seraient épargnées, ou de ce que la souffrance subie par Jésus-Christ nous mettrait à l’abri de celles qui nous arriveraient. Elle vient comme un salut, dans la lucidité, le courage et la foi avec lesquels nous posons des actes salutaires, porteurs de vie, dans des situations parfois difficiles ou douloureuses. Faire la volonté de Dieu ne se réalise pas seulement dans la louange ou la prière d’intercession : Dieu ne se substitue pas à notre manque d’action et de courage, mais la prière en nourrit le désir.

Certes, l’union à Dieu se nourrit dans la prière et se célèbre dans la liturgie, mais elle se vit aussi dans l’action. Elle appelle à faire des choix selon l’Esprit, à regarder et à combattre ce qui en nous et autour de nous s’oppose à l’Esprit de Dieu. Elle nous invite à faire progressivement de toute décision un acte spirituel. Il ne s’agit pas d’actes de bravoure, mais d’un désir de répondre autant que possible à l’amour de Dieu.

« Vouloir ce que Dieu veut » au cœur de l’action, en somme, est une manière d’exprimer le désir de vivre en ressuscité, dans la pratique du pardon et du service des hommes.

En réalisant la volonté de Dieu et en s’en nourrissant, l’homme se réalise lui-même, il construit sa liberté en même temps que le Royaume de Dieu. C’est une histoire toujours à recommencer. L’histoire de l’humanité a pu connaître bien des excès perpétrés au nom de l’Evangile et du règne de Dieu. Elle ne s’y réduit pourtant pas. Elle demeure profondément ouverte grâce à l’amour de Dieu et marquée par sa volonté qui n’a pas d’autre expression que celle des hommes et des femmes qui en ont été touchés et transformés.

En Eglise

Enfin, l’union à Dieu et à sa volonté se vit et se réalise en Eglise, qui construit cette union à mesure qu’elle en vit. Car l’Eglise visible et vivante aujourd’hui est le signe de cette humanité nouvelle et sauvée voulue par Dieu. Pas d’union véritable à la volonté de Dieu qui ne se traduise par des choix et des actes. Pas non plus d’union à Dieu qui se situerait au-delà ou hors de l’Eglise, au-delà de la communion eucharistique du Christ partagé. C’est le même Esprit de Dieu qui éveille au désir d’accomplir sa volonté et anime l’Eglise. Aimer et vouloir ce que Dieu veut dans notre monde serait irréel sans un amour vrai et profond de l’Eglise, de sa vie, de son discernement, de ce que l’Esprit lui inspire de dire en lien avec l’Ecriture.

Le désir d’être unis à Dieu en tout ce que nous vivons reste cependant marqué par le péché et par des limites de toutes sortes. Volonté de Dieu et volonté de l’homme sont alors disjointes, comme deux désirs qui ne se trouveraient pas ou avec peine. La vie ecclésiale prend, à partir de là, beaucoup de sens, car c’est en elle, et avec son aide et sa patience qu’une paix peut progressivement s’installer. Ainsi en va-t-il chez celui dont le projet pourtant attirant et bon est récusé. Mais il en va plus fréquemment ainsi dans les deux cas suivants :

1. L’un vit dans la joie et l’amour tout neuf de la conversion portant plus à célébrer et à témoigner qu’à entrer dans un chemin d’incarnation avec les combats que cela impose ;

2. L’autre est d’une fidélité exemplaire aux exigences de la loi de Dieu, d’où cependant s’absentent trop la charité et la joie de se découvrir uni à Dieu.

Comment alors témoigner de cette incroyable fidélité de Dieu qui se donne jusqu’à la fin des temps à la table eucharistique et qui appelle à l’aimer dans le frère, l’autre homme, le prochain ?

« Que ta volonté soit faite », disons-nous dans le Notre Père. Pour lui donner tout son sens, pour en faire notre « nourriture » comme elle l’était pour Jésus le Christ, peut-être faut-il éveiller ou réveiller en nous la passion de cette volonté. Elle est cet élan d’amour qui nous veut vivants et nous crée à chaque instant. Elle est aussi cette part cachée qui nous attire vers ce que la bonté du Père nous appelle à devenir dans le Corps et la suite de son fils. Elle est cet amour en actes qu nous conduit et nous plonge dès maintenant par l’Esprit dans la vie du Père et du Fils, une vie qui n’a pas de fin.

Remi de Maindreville

https://www.revue-christus.com/article/un-appel-une-aventure-4678


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